respirer * n clés
Chacun l’apprend en naissant, avec ou sans rassurant premier cri. Le souffle, c’est la vie ! Puis on respire comme par réflexe, parfois sans y penser, jusqu’au dernier soupir. Cet oubli tourne au funeste héritage, pour les Terriens de l’an 2000. Depuis l’avènement du charbon, une société en rupture avec le corps semble en guerre contre l’air qu’elle respire. Rien de plus normal, donc, si certains luttent pour que l’air soit pur, arrêtent de fumer, s’« ensauvagent », se « rurbanisent » ou pratiquent des exercices respiratoires inspirés du yoga. On entend là l’appel d’une autre tradition, où respirer sainement prélude à l’émergence de la conscience à travers le corps, les désirs et les passions plutôt que contre eux. Dès lors, le jugement semble s’imposer : la civilisation occidentale s’est laissé emporter par son pouvoir sur la nature et risque de périr asphyxiée.
Toute conscience, pourrait-on dire, vient d’abord s’ancrer dans la conscience de respirer. C’est évident en méditation assise où, dès que l’on oublie une seconde que l’on respire, on se met à gamberger, envahi de pensées-images de toutes sortes. À l’inverse, dès que la respiration lucide se rétablit, une prise de distance se crée, qui nous rend spectateurs de nous-même et de notre univers mental. Maître Deshimaru disait : « Le grand moi (celui qui cherche la sagesse) regarde le petit moi (agité, frivole, mesquin, préoccupé, anxieux). » L’être calme regarde l’être frénétique. Et cette seule prise de distance permet le lâcher-prise salutaire, symbolisé par cette magnifique phrase tirée du Hokkyo Zan Mai écrit en Chine au IXe siècle par le maître ch’an Tozan [1] :
« Comme dans un miroir
Je suis le reflet
Mais le reflet n’est pas moi »
Ce rappel à soi n’a nul besoin d’un lieu particulier : n’importe où, n’importe quand, la prise de conscience de notre souffle plein, dans son va-et-vient (« quand j’inspire je sais que j’inspire, quand j’expire je sais que j’expire », disait le Bouddha), cet acte de lucidité simple et entier nous permet de nous libérer de la pression ambiante.
La rupture avec le souffle serait bien plus ancienne que nous le croyons, un phénomène anthropologique inscrit au cœur de l’humain, dans son évolution. C’est ce que défendait dès les années trente Marcel Jousse, précurseur oublié de « l’anthropologie du geste » [2], professeur dans différentes hautes écoles parisiennes. Il situait le divorce entre l’humain et la respiration au moment où la tradition orale fait place à la culture de l’écrit. L’homme perd alors le contact charnel avec le récit qui fonde sa culture. Disparu désormais le geste qui donne son rythme à l’expression, envolés le souffle et le sens du mystère qu’il inspire ! Sur le papier ne reste que le texte, psalmodié par les uns, ânonné par les autres, bientôt d’une façon mécanique le privant de son sens. Ou bien encore, le voici déformé par les traductions et analyses littérales, comme ce fut le cas pour le Nouveau Testament, encore tout empreint des rythmes de l’art oral araméen, mais codifié et trahi par la culture gréco-latine du regard. Ainsi la distinction que fait notre culture entre l’âme individuelle (anima) et l’esprit qui l’insuffle (spiritus), reposerait sur la traduction-déformation de termes araméens dont l’un (nâfshâ) désigne le souffle de la gorge et de la parole, et l’autre (roûhâ), le souffle du nez, le souffle vital.
Jousse voyait dans la radio, le cinéma ou la télévision naissante l’annonce d’un retour à l’ancienne source rythmique, un retour au gestuel et au parlé. La réaction qui nous pousse aujourd’hui à vouloir respirer avec plus de conscience un air sain se place dès lors dans un cadre immense, anthropologique car s’adressant à l’homme total (et non à sa réduction privée, ou sociale, ou culturelle). « Respirez ! Respirez enfin ! » tonnent les nouveaux visionnaires, comme en écho à Paul Valéry qui s’écriait par la bouche de son Faust : « vivre... Je ressens, je respire mon chef-d’œuvre. Je nais de chaque instant pour chaque instant. vivre !... je respire. N’est-ce pas tout ? » [3]
« Il est beaucoup plus important de prendre conscience de la respiration plusieurs fois par jour que de tenter de « pratiquer » trop longtemps. Toutes les « micro-pratiques » du yoga tantrique se font pendant cinq, dix ou trente secondes, suivies d’un retour à la manière habituelle de vivre ou de faire les choses. » [4]