Hyper puissance, hyper marché...

Publié le par yan zissou

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Le règne de l'hyperformance, par Jean-Michel Dumay
LE MONDE | 02.06.07 | 14h34  •  Mis à jour le 02.06.07 | 14h34



Toujours plus. Plus vite, plus haut, plus fort, plus... Du TGV, dont le récent record dans l'Est français a décoiffé, au propre et au figuré, à l'humain, pourtant a priori moins machine, qui se jauge et se cherche sur les marchés de toute nature, ou encore en ces veilles d'examens et de concours. Ou de tournois, comme à Roland-Garros (mais on pourrait, évidemment, décliner au-delà du tennis). Des joueuses ayant eu pignon sur court à la fin des années 1980 témoignent ces jours-ci, dans des livres. Isabelle Demongeot (Service volé, éditions Michel Lafon) dit surtout son vécu accusatoire contre son ancien entraîneur, aujourd'hui poursuivi pour viols. Catherine Tanvier (Déclassée, éditions Panama, 222 p., 17 €) raconte la chute, de son capitole d'hier à la roche Tarpéienne il y a peu : le RMI.

Dans Métro (éditions du 10 mai), cette sportive confiait : "J'étais un petit phénomène. La plus jeune joueuse professionnelle d'Europe. Je gagnais ma vie. Mais, du jour au lendemain, on m'a projetée dans le monde des adultes. Je n'y étais pas préparée. Le sport est le seul secteur où l'on demande à des gamins de 16 à 18 ans d'être au top. De consentir des sacrifices qui n'ont rien de raisonnable." Elle détaillait : "Je ne m'appartenais plus. On a pris possession de mon corps et ma conscience. Pour les sponsors et les agents, j'étais juste un produit (...). Beaucoup de joueuses étaient coachées par leur père. Des hommes vindicatifs, impulsifs, qui regardaient leur propre fille comme un capital. On était proche du proxénétisme. Au nom de la performance et de l'argent, ils n'ont pas hésité à briser la féminité et la vie de leurs enfants."

Dans la revue Etudes, en octobre 2006, la sociologue Nicole Aubert décryptait la façon dont "l'exigence sans cesse accrue de compétitivité économique et le culte des records poussé à l'extrême dans une société où se sont peu à peu évanouies les sources de transcendance religieuse ou idéologique (incitaient) à penser que l'on assiste à l'émergence d'une nouvelle forme de religion : celle de la performance et du dépassement de soi". Elle y développait le concept d'"hyper(per)formance".

Sacrifiés sur ses autels, les jeunes sportifs, qui se consument à cette aune, nous renvoient brutalement à cette évolution. Jadis, les anciens prônaient l'accomplissement de soi, dans un monde conceptuellement limité. Puis, l'humanité ayant accepté la perspective d'un univers infini, naquit pour l'homme l'idée qu'on pouvait dépasser les limites : ce fut celle du progrès de soi. Puis au XXe siècle, après des années de taylorisme, s'ancra la dictature de la performance. De sorte que, depuis une poignée d'années, rattrapé par lui-même, l'homme vivrait plutôt dans l'excès de soi. Le sport, sur ce point, a ses grandes messes. Mondiales et télévisées. Gloire aux records ! A se demander chaque fois, pour chaque discipline, pour chaque centimètre ou centième de seconde gagné, pour chaque trophée et palmarès à améliorer, jusqu'où les limites corporelles seront repoussées.

Certains, cependant, ne jouent plus le jeu. Sans nécessairement avoir conscience de leur force, collectivement. A la suite d'une étude menée aux Etats-Unis à l'aube des années 2000, des sociologues mettent au jour un groupe baptisé "créatifs culturels" (Les Créatifs culturels en France, Editions Yves Michel, 132 p., 13,80€).

Des individus essaimeraient avec d'autres manières de vivre, "pensant globalement" et "agissant localement" autour de six pôles de valeurs : l'écologie, la place du féminin, l'être plutôt que le paraître et l'avoir, le développement personnel et la spiritualité, l'implication sociétale. Ces "néo-individus", pour ainsi dire, refusent, bien sûr, un modèle de société fondé sur la compétition, l'argent, la célébrité et le pouvoir sur autrui. Ils seraient (nous serions ?) déjà 17 % en France... et 24 % aux Etats-Unis.

 

Jean-Michel Dumay
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